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MOINS D’ESPÈCES,

PLUS DE VIRUS

Frédéric Joignot, Patrick Deval

Photo: Philippe Leroyer. Flickr.

FRANCE 

LA FIN DES GARDIENS

DE LA PAIX

Ainsi, les activités non soutenables de nos frères humains ont amorcé une extinction animale de masse qui devrait sceller définitivement le sort de l’humanité.

Suite à la mort du jeune Nahel M, 17 ans, à Nanterre, tué à bout portant par un policier suite à un refus d’obtempérer, les violences se sont propagées cette nuit dans toutes les banlieues de France. Dévastatrices. Dans de nombreuses villes, magasins, commissariats, locaux politiques ont été pris pour cibles par des émeutiers malgré la mobilisation de 40.000 policiers et gendarmes. Des centaines de personnes ont été interpellées. Des pillages ont eu lieu. Les forces de police, déjà prises à partie pendant les manifestations contre la réforme des retraites, exténuées et débordées par des jeunes cherchant l’affrontement. Certains policiers ont réagi avec une extrême violence, n’hésitant pas à tirer à balle réelle à bout portant, comme sur le jeune Nahel, ou à utiliser leurs flashballs (balle LBD) pour viser les manifestants à la tête (comme la BAC a fait à Marseille sur un jeune qui rentrait chez lui). Cette violence ne peut rester impunie – l’impunité des policiers, même débordés, ne saurait être acceptée en République.  

Comment expliquer une telle rage de la jeunesse sub-urbaine, une telle radicalisation dans la violence, une telle détestation de la police qui rappelle les émeutes de banlieue de 2005? Retour sur la politique du maintien de l’ordre à la française, qui, selon de nombreux analystes, a dérapé sous la houlette de Nicolas Sarkozy, il y a 17 ans… Il faudra bien y réfléchir, l’effroi passé: comment retisser la confiance entre la jeunesse et la police? Quelle politique pour les forces de l’ordre et gardiennes de la paix? Comment cela se passe dans le reste de l’Europe? 

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“Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle”, disait Amadou Hampâté Bâ, le sage venu d’Afrique. Sommes-nous tous en passe d’être atteints de la maladie d’Alzheimer, amnésiques, notre mémoire perdue, oublieux, stupéfaits, échoués au bord de la vie? Le pin Wollemi est une espèce de conifère de la famille des Araucaria datant d’au moins 110 millions d’années. Connu uniquement par ses fossiles, on le croyait disparu depuis la fin du Crétacé il y a 65 millions d’années, jusqu’à ce qu’une espèce australienne vivace, le Wollemia nobilis ait été découverte dans une gorge perdue du Nord des Montagnes Bleues de l’Est australien par un botaniste aventureux, David Noble en 1994.

On ne trouve le pin Wollemi que dans quatre petites vallées encaissées au nombre de 250 individus poussant dans un rayon de trois kilomètres. C’est dire sa rareté. Cet arbre, vestige du Crétacé, qui a survécu des millions d’années bien caché, vient d’être frôlé par les récents incendies géants qui ont touché l’Australie et l’ont menacé d’extinction. L’existence de ces arbres prouve qu’ils ont pu survivre à des feux et des sécheresses au cours de leur histoire beaucoup plus longue que la nôtre. Les pins Wollemi qui poussent là ont peut-être mille ans d’âge, leur tronc noirci et carbonisé en atteste. Les bushfires sont surtout un problème pour les jeunes pousses qui n’ont pas encore l’écorce épaisse qui pourrait les protéger. Cet arbre nous envoie un autre message de l’impact humain durablement destructeur sur notre planète.

 

La communauté scientifique estime que la Terre connaît une nouvelle extinction de masse marquée par la disparition d’espèces de la faune et la flore à un rythme accéléré, principalement due à l’activité humaine. C’est la sixième. Depuis 500 millions d’années, la planète a vécu cinq précédents épisodes au cours desquels au moins la moitié des créatures vivantes ont été éradiquées en un clin d’œil au regard de l’histoire géologique. Au total, plus de 90% des organismes qui ont un jour poussé, marché, nagé, volé ou rampé ont aujourd’hui disparu. 

La première est celle du Dévonien il y a environ 360 à 375 millions d’années qui fit disparaitre jusqu’à 75% des espèces. En cause probablement l’épuisement de l’oxygène dans les océans. Les organismes marins ont été les plus touchés. La fluctuation du niveau des océans, le changement du climat ou l’impact d’un astéroïde sont suspectés d’en être responsables. Quelques rares poches de vie, fossiles vivants, incarnent et attestent de ces mondes disparus. Présent dans les fossiles du Dévonien au Crétacé (395 millions à 66 millions d’années auparavant), le coelacanthe, poisson pourvu d’os à nageoires charnues et d’un vestige de poumon ancestral a trouvé refuge dans les fosses marines du canal de Mozambique avant d’être découvert et pêché pour la première fois en 1938 au large de Madagascar. Menacé d’extinction, on estime leur nombre à 300 individus.

 

Notre planète a connu un deuxième événement d’extinction de masse à la fin du Guadalupien, ou Permien moyen, commencé il y a environ 272 millions d’années pour s’achever il y a quelque 260 millions d’années. La crise biologique advenue sur terre identifiée par les chercheurs coïncide avec l’éruption basaltique massive qui s’est alors produite dans la province d’Emeishan au Sud-Est de la Chine. Ces éruptions colossales libèrent de grandes quantités de gaz à effet de serre, en particulier du dioxyde de carbone et du méthane, qui provoquent un réchauffement climatique grave, avec des océans chauds et pauvres en oxygène qui inhibent la vie marine.

La troisième extinction s’est produite à la fin du Permien, il y a environ 252 millions d’années. 95% des espèces vivantes disparurent alors. En cause probablement les impacts d’astéroïdes et l’activité volcanique. Parfois qualifiée de “mère de toutes les extinctions”, cette crise biologique de grande ampleur a dévasté les océans et les terres. Elle est la seule à avoir également pratiquement vu la disparition des insectes. Certains scientifiques estiment qu’elle s’est produite sur une période de millions d’années, d’autres seulement sur 200.000 ans.

Cette violence ne peut rester impunie – l’impunité des policiers, même débordés, ne saurait être acceptée en République.

“Des pandémies se reproduiront si la logique des interactions actuelles entre les populations humaines et la biodiversité n’est pas fondamentale-ment remise en cause.”

Sachant les éléments précédents, peut-on défendre l’idée que la pandémie actuelle aurait pu être mieux anticipée? La réponse est probablement positive. En effet, des travaux scientifiques montrent une relation directe entre les menaces qui pèsent sur la biodiversité et la multiplication des zoonoses. Les épidémies associées aux virus Marburg, Ebola, ou Hendra, le SRAS ou encore la pandémie dite “grippe A” (H1N1) ont constitué des alertes majeures. Plus spécifiquement, dans un article de synthèse paru en 2007, soit treize ans avant la pandémie actuelle, une équipe chinoise indiquait que la présence chez les microchiroptères locaux du genre Rhinolophus d’un vaste réservoir de virus potentiellement responsables chez les humains d’affections respiratoires aiguës, constituait un danger majeur compte tenu de la consommation de viande de mammifères sauvages exotiques en Chine du Sud.

Dans le même temps, comme on l’a vu, la communauté scientifique a souligné, et cela depuis plusieurs dizaines d’années, l’importance de l’érosion de la biodiversité et alerté sur l’accélération récente de ce phénomène, concomitant avec l’augmentation des zoonoses. Une plus grande attention aux faits scientifiques, notamment ceux établis aux interfaces entre sciences de la santé et sciences de la biodiversité, ainsi que des mesures effectives de réduction de la dégradation de la biodiversité, y compris l’arrêt effectif du commerce et de la consommation d’animaux sauvages – protégés ou non – auraient probablement pu réduire les risques d’apparition d’une pandémie telle que celle à laquelle l’humanité est aujourd’hui confrontée.

Des pandémies analogues se reproduiront si la logique des interactions actuelles entre les populations humaines et la biodiversité n’est pas fondamentalement remise en cause. Comme l’a souligné l’Ipbes en 2019, ces interactions dépendent de manière ultime de nos valeurs, lesquelles, en ce qui concerne la biodiversité, sont multiples et font l’objet de nombreux débat en éthique environnementale. Mais, même du point de vue le plus pragmatique et anthropocentré, si on veut que l’humanité continue à tirer avantage des services écosystémiques qu’elle retire de la biodiversité notamment pour couvrir ses besoins alimentaires, comme le montrent les travaux des modélisateurs, et ralentir l’apparition des zoonoses, il est essentiel de protéger activement ce qui reste de biodiversité sauvage.

Cela exige l’augmentation de la surface d’espaces protégés et, dans le même temps, la réduction rapide et drastique des pressions sur la biodiversité hors de ces espaces, y compris dans les milieux agricoles et urbains. Ceci revient à combiner land sparing (mise en protection de certains espaces) et land sharing (coexistence avec la biodiversité présente en dehors des espaces protégés). Plus spécifiquement, la destruction des écosystèmes et donc des habitats de la vie sauvage résiduelle doit être impérativement stoppée. Les politiques de préservation de la biodiversité et des services qu’on en tire pour notre alimentation et notre santé doivent intégrer sa dimension intrinsèquement évolutive, au sens darwinien du terme.

 

Au-delà de ces enjeux immédiats pour la sécurité et le bien-être humains, notre capacité à respecter la biodiversité non humaine et la poursuite de son évolution contribue à définir notre humanité. La préservation des espaces où la biodiversité non humaine pourra évoluer est la condition première à sa protection. Ceci nécessite de développer une politique ambitieuse de création et de renforcement des aires protégées tant terrestres que marines, en prenant en compte l’incidence attendue du changement climatique sur la distribution des espèces et des biomes. Une partie significative de ces aires doit être dotée de statuts de protection forte, qui les soustraient aux pressions anthropiques, où les humains sont des visiteurs discrets, et leurs activités fortement régulées, de manière à en maximiser l’efficacité en matière de protection et aussi à limiterles interactions entre les humains et la faune sauvage. Cette politique n’aura cependant de sens que si elle prend en compte les droits et le bien-être des populations locales concernées et est assortie de mesures d’accompagnement innovantes au bénéfice de ces populations.

Protéger la biodiversité sauvage permet aussi un bon fonctionnement des processus de régulation naturelle. Par exemple, les prédateurs contribuent à réguler les populations de rongeurs qui sont souvent des hôtes de virus ou bactéries pathogènes pour l’homme, transmissibles notamment via les tiques et peuvent par conséquent limiter la diffusion de maladies. La préservation des oiseaux charognards permet aussi d’assurer l’élimination des carcasses d’animaux morts et d’éviter ainsi l’émergence de maladies. Comme l’a souligné la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, réduire les pressions anthropiques sur l’environnement est un objectif qui peut être décliné à court terme sans attendre nécessairement que les impacts précis de ces facteurs sur différents composants de la biodiversité ne soient complètement élucidés. Le concept d’empreinte écologique constitue un levier décisif pour mettre en place une politique ambitieuse de réduction des pressions que l’homme exerce sur la biodiversité. Plus largement, ce sont donc nos options de développement et les politiques socio-économiques et environnementales afférentes qu’il faut reconcevoir. Les transitions écologiques doivent concerner tous les secteurs économiques et industriels, mais également les valeurs à l’origine de nos modes de gouvernance et de consommation (...)

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“L’homme de Néandertal, qui vivait sur Terre depuis 200.000 ans, disparaît vers -30.000 au contact d’Homo sapiens. Jared Diamond pense à un génocide.”

“L’homme de Néandertal, qui vivait sur Terre depuis 200.000 ans, disparaît vers -30.000 au contact d’Homo sapiens. Jared Diamond pense à un génocide.”

La quatrième extinction est celle du Trias il y a environ 200 millions d’années où disparurent 70 à 80% des espèces Les causes multiples sont toujours en débat. Une théorie évoque des éruptions massives de laves lors du morcèlement de la Pangée, dernier supercontinent, éruptions accompagnées de volumes énormes de dioxyde de carbone ayant provoqué un réchauffement climatique galopant. D’autres scientifiques suspectent des astéroïdes, mais aucun cratère n’a pour l’instant été identifié.

 

La cinquième extinction, celle du Crétacé il y a environ 66 millions d’années donna lieu à la disparition de 75% des espèces. La découverte d’un immense cratère dans ce qui est aujourd’hui la mer Caraïbe au large de la péninsule mexicaine du Yucatan corrobore l’hypothèse que l’impact d’un astéroïde est responsable de cette crise ayant vu la disparition des dinosaures non aviaires comme les T-Rex et les tricératops. Mais la plupart des mammifères, des tortues, des crocodiles, des grenouilles et des oiseaux ont survécu, tout comme la vie marine, dont les requins, les étoiles de mer et les oursins. En l’absence des dinosaures, les mammifères ont proliféré, conduisant à la naissance du redoutable Homo sapiens... 

 

... L’espèce responsable de la sixième extinction en cours. Un rapport de l’ONU de 2019 sur lequel travaillent 150 experts de 50 pays depuis 3 ans alerte sur les diverses “preuves indépendantes qui signalent une accélération rapide imminente du taux d’extinction des espèces”. Sur les 8 millions d’espèces estimées (dont 5,5 millions d’espèces d’insectes), “un demi-million à un million d’espèces seraient menacées d’extinction, dont beaucoup dans les prochaines décennies.” Des projections correspondant aux mises en garde des scientifiques estiment que la Terre endure la première extinction attribuée à l’Homme, causant la disparition d’au moins 680 espèces de vertébrés depuis 500 ans. 

D’après le géographe et historien de l’environnement Jared Diamond, Homo sapiens a exterminé 80% des grandes espèces qui cohabitaient avec lui quand il a conquis la Terre. Cela a commencé dés l’âge de pierre, écrit-il dans Le Troisième chimpanzé (Gallimard, Folio 2011): “Quand, les hommes franchissent le détroit de Béring, 12.000 ans avant J.C., et gagnent l’Amérique du Nord, ils se livrent à un carnage inouï. En quelques siècles, ils exterminent les tigres à dents de sabre, les lions, les élans-stags, les ours géants, les bœufs musqués, les mammouths, les mastodontes, les paresseux géants, les glyptodontes (des tatous d’une tonne), les castors colossaux, les chameaux, les grands chevaux, d’immenses troupeaux de bisons.” 73% des grands mammifères d’Amérique du Nord, 85% d’Amérique du Sud disparaissent. Et à l’échelle du monde entier, 80% des espèces de plus d’une tonne périssent.

 

Tuer en série, de façon concertée, les loups et les grands singes le font aussi. Mais l’homme massacre dans des proportions inégalées. Pourquoi? Homo sapiens a-t-il développé l’agressivité naturelle des primates, doublé d’un “comportement de chasseur” comme pense l’éthologue Konrad Lorenz? Jared Diamond ne tranche pas (philosophiquement, politiquement), il constate: selon lui, de ‒100.000 à ‒50.000 ans, nos ancêtres furent autant des prédateurs que des proies. Mais ensuite, il observe avec beaucoup de paléoanthropologues “un grand bond en avant de l’humanité”, sans doute à l’apparition d’un langage articulé. Un homme pleinement moderne apparaît, l’homme de Cro-Magnon en Europe, qui construit son habitat, maîtrise le feu, perfectionne ses outils, s’équipe d’armes mortelles (propulseurs, lances aiguisées, pièges, poison, etc.) et conquiert la Terre entière.

À son contact, l’homme de Néandertal, la seconde humanité évoluée, disparaît dans le Nord européen vers moins 30.000 ans, lui qui vivait sur Terre depuis 200.000 ans, enterrait ses morts et taillait la pierre. Les spécialistes polémiquent sur cette disparition. Mais beaucoup, comme Jared Diamond, pensent à une compétition violente s’achevant par un génocide. Il la déduit, comme à son habitude, par comparaison, montrant qu’à toutes les époques, souvent pour des questions de territoire, mais aussi ethniques (racistes) et psychologiques (désignation d’un bouc émissaire, infériorisation de l’autre), l’homme a cherché à anéantir ses rivaux et les minorités. De fait, des dizaines de génocides, combinant traques, massacres, épidémies, à plus ou moins grande échelle, ont eu lieu de tout temps, partout.

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“Déforestation, élevage industriel, réduction des habitats naturels et maladies émergentes pandémiques sont liés.”

“Déforestation, élevage industriel, réduction des habitats naturels et maladies émergentes pandémiques sont liés.”

Et puis, accompagnant les génocides, constate Jared Diamond, les écocides. Et la sixième extinction animale. Des études récentes estiment que le taux d’extinction des vertébrés aujourd’hui, même sous des conditions stables, est 100 fois supérieur à celui de leur taux d’extinction naturel. Malheureusement, la perte de biodiversité ne cesse de s'accélérer avec la déforestation, la désertification, l’urbanisation galopante, la pêche et l’élevage industriels et le réchauffement anthropique comme le montrent depuis 15 ans les rapports successifs du GIEC et de la FAO (organisation de l’ONU pour l’alimentation). Résultat: l’extinction actuelle est comparable à une crise biologique et éco-systémique majeure puisque d’ici à 2050, on considère que 25 à 50% des espèces auront disparu, y compris dans les océans des espèces sans lesquelles de vastes pans de la population humaine ne pourront plus se nourrir. 

Cette dégradation des écosystèmes et des derniers habitats naturels, qui voient leurs niches écologiques s’effondrer et leurs espèces se disperser, s’accompagne d’une multiplication des virus capables d’affecter les humains comme on l’a constaté avec effroi avec la pandémie du coronavirus – très probablement initiée par des animaux de boucherie vendus à Wuhan (pangolins infestés par des chauve-souris). Ainsi, dès février 2018, un rapport de l’OMS sur “les maladies prioritaires” nous mettait en garde sur la potentielle transmission de pathogènes depuis un animal ou “zoonose”, comme on l’a vu pendant l’épidémie de VIH (transmis par des grands singes, 36 millions de morts), l’Ebola (transmis par des chauve-souris et la viande de brousse, 12/000 morts) et le coronavirus du syndrome respiratoire MERS (800 morts) – auquel l’actuel Covid 19 est apparenté... L’OMS nous alertait encore sur l’explosion mondiale d’une possible “maladie X”, une pandémie mondiale incontrôlable, dont nous ignorerons le scénario de contamination, sans précédent historique, face à laquelle il faudra réagir vite sous peine d’une catastrophe sanitaire globale... 

 

L’angoissante expression “maladie X” avait été inventée à l’époque par un groupe d’experts de l’OMS parmi lesquels l’américain Peter Daszak, un écologiste des maladies, qui a signé le 27 février 2020 dans le New York Times, en pleine pandémie du Covid 19, une tribune intitulée dramatiquement: “Nous savions que la maladie X arrivait. C’est ici et maintenant.” Daszak retrace dans cet article la réflexion qui a mené l’OMS à imaginer en 2008 qu’une épidémie locale inconnue, transmise par des animaux, pouvait se transformer en pandémie: “La maladie X, disions-nous à l’époque, résulterait probablement d’un virus d’origine animale et émergerait quelque part sur la planète où le développement économique rapproche les humains et la faune.” Cette maladie X “est le Covid 19” conclut-il. 

La moitié des pathologies émergentes qui frappent l’humanité depuis une vingtaine d’années sont des zoonoses - 60% d’après une étude récente de l’OMS. Elles se traduisent, selon une étude de 2017 du NCBI (National Center For Biology Information, USA), par 2,5 milliards cas de maladie chaque année. Elles proviennent d’une transmission animale du fait de la colonisation brutale des dernières régions sauvages, de la déforestation qui s’aggrave, du trafic d’espèces protégées destinées à la boucherie et la médecine traditionnelle, mais encore des élevages confinés – comme l’effrayant virus Nipah passé par les batteries de porcs malaises (1998).

 

“De nouvelles souches de grippe ont émergé de l’élevage, égraine froidement Peter Daszak dans le New York Times. Ebola, Sras, Mers et maintenant Covid 19 sont liés à la faune. Les nouvelles pandémies commencent généralement comme des virus chez les animaux qui se transmettent aux humains lorsque nous entrons en contact avec eux.” Dégradation de la biosphère, déforestation, massacres des animaux, élevage industriel, réduction des habitats naturels et maladies émergentes, épidémies, pandémies sont liés. Voilà ce que nous répètent depuis deux ans les méta-analyses du Johns Hopkins Center et de l’OMS. Il faudra bien un jour en prendre la mesure et commencer d’imaginer, si nous voulons survivre, le bouleversement sans précédent que cela signifie dans nos stratégies d’échange, d’élevage, d’alimentation et de coexistence à l’intérieur même du monde vivant... ■

Source: maintiendelordre.fr

”La police n’est pas là pour organiser des matchs de rugby dans les quartiers mais pour arrêter les délinquants!” déclarait le 3 février 2004 Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur dévoilant sa volonté politique d’ordre et d’autorité, au cours d’un déplacement dans le quartier populaire du Mirail, à Toulouse, à l’époque ville pilote de la police de proximité. Puis il s’employait à caricaturer “ces patrouilles conviviales et sympathiques” mises en place par Jean-Pierre Havrin, le directeur départemental de la sécurité publique de Haute-Garonne, ancien conseiller de Jean-Pierre Chevènement, placardisé par ses soins – cela alors que 84% des Français se déclarent régulièrement favorables à une police plus proche (cf. baromètre Fiducial/Odoxa /Le Figaro, juin 2017).

 

Nous connaissons la suite de ce programme, que Nicolas Sarkozy va appliquer à la lettre à l’Intérieur, puis devenu président (les effectifs de police vont être réduits de 9.000 fonctionnaires sous son quinquennat): arrêt de la police de proximité, non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, contrôles préventifs multipliés dans les cités, comportements autoritaires souvent inutiles des forces de l’ordre, arrestations arbitraires (induits par une “politique du chiffre” très critiquée par les syndicats), embauches de jeunes recrues mal encadrées, parfois racistes… – comme on peut le voir dans le film de Mathieu Kassovitz La Haine (1995) et Les Misérables (2019) de Ladj Ly (le scénariste d’Athena de Romain Gavras (2020), un film prophétique au regard de ce qui se passe aujourd’hui).

 

Les résultats de cette politique cassante ne se font pas attendre… Les incidents entre la police et la jeunesse des quartiers se multiplient toute l’année 2005… Une émeute éclate à la Goutte d’Or à Paris (18e) après qu’un garçon de 19 ans soupçonné de deal est blessé par balle par un policier. Un adolescent en scooter se tue en essayant d’échapper à une patrouille de la BAC à Aubervilliers en avril. Le 20 juin, une fusillade entre deux bandes rivales de la Cité des 4000 de La Courneuve se solde par la mort tragique d’un enfant. Tout le pays est choqué. Aussitôt Nicolas Sarkozy se rend sur place et déclare qu’il va “nettoyer la cité au Kärcher”, tout en réaffirmant haut et fort sa volonté de résoudre la situation des quartiers dits “sensibles” et l’économie parallèle du deal par une répression accrue – ce qui à ce jour n’a jamais réglé la question ni du deal ni de la consommation de cannabis en France. Le 16 octobre, à Vaulx-en-Velin, un jeune homme se blesse en voulant échapper à la BAC sur un scooter volé: des émeutes vont suivre pendant deux jours. La coupure entre les jeunes et la police est consommée. Un sentiment de ressentiment, de méfiance, de peur et de détestation s’installe parmi la jeunesse des quartiers…

 

Et pour cause… le 27 octobre 2005, deux jeunes de 15 et 17 ans, Zyed et Bouna, perdent la vie dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) alors qu’ils tentaient d’échapper à énième contrôle de police, sans avoir commis aucun acte répréhensible. Un mois d’émeutes urbaines, d’une ampleur sans précédent, s’ensuit dans les banlieues françaises, dans tout le pays à l’image de celles qui éclatent aujourd’hui suite à la mort de Nahel M. L’état d’urgence est déclaré le 8 novembre 2005, puis prolongé pour une durée de trois mois…

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Un sentiment de ressentiment, de méfiance, de peur et de détestation s’installe parmi la jeunesse des quartiers…

Dans une démocratie républicaine, traditionnellement, l’autorité politique et étatique, pour être respectée, ne s’impose pas par la seule violence – même quand elle est légitime. L’ordre public doit être considéré comme “juste” par les citoyens, jeunesse comprise, pour que l’usage de la force soit accepté et reconnu par la majorité. La violence policière doit rester exceptionnelle et proportionnée avec les violences de la rue – que ce soit par exemple en ouvrant des portes de sorties aux manifestants qu’ils “nassent”, en évitant de les blesser volontairement avec des tirs tendus de grenades ou des matraquages intempestifs, en ne tabassant pas systématiquement à la moindre opposition, en tentant de pacifier les situations tendues, etc.

 

On retrouve cette philosophie dans la pétition citoyenne réclamant récemment la dissolution de la Brigade de répression de l’action violente motocycliste (BRAV-M) qui s’est illustrée dans diverses opérations brutales de maintien de l’ordre, notamment le 16 mars 2022 à Paris, le jour même où l’article 49.3 a été utilisé par le gouvernement pour faire passer en force sans vote son impopulaire loi sur les retraites… Cette pétition a recueilli en quelques jours 260.000 signatures. Un succès exceptionnel. Que nous dit-elle?: “Le pays étouffe de témoignages d’exactions violentes et brutales commises par ces brigades motorisées à l’encontre des manifestants qui tentent de faire entendre leur opposition à un projet de régression sociale. Ces témoignages circulent dans le monde entier, interpellent la communauté internationale et entachent l’image de notre pays. Ils font état d’un emploi disproportionné et arbitraire de la force et en contrariété avec le schéma national de maintien de l’ordre.”

 

Le texte rappelle combien ces brigades à moto ressemblent aux “voltigeurs” d’hier, ces duos de policiers à moto qui dispersaient à coup de bidule les manifestants – un dispositif dissous en 1986 après l’assassinat de Malik Oussekine à coup de matraque, parce qu’il avait eu le malheur de se trouver à proximité d’une manifestation. Une force d’intervention aussi disproportionnée dont la remise en vigueur aggrave la fêlure entre les opposants, les manifestants, mais surtout la jeunesse – et plus encore la jeunesse des banlieues – et les forces de l’ordre.

 

La question du droit légitime que s’octroie la police de faire usage de la violence –  et laquelle? – est aujourd’hui à nouveau interrogé, tant en France que par la Commissaire aux droits de l’homme de l’Union Européenne. On se rappelle qu’en septembre 2020 le journaliste d’investigation David Dufresnes avait déjà soulevé la question, d’importance en démocratie, dans son film “Un pays qui se tient sage” après avoir filmé les excès des policiers, CRS et gendarmes (BRAV M, nasses, matraquages…) contre les Gilets jaunes entre novembre 2018 et février 2020 (avec ses cas de yeux crevés, de traumatismes crâniens, de blessés graves…). Pourquoi un tel déchainement dans la répression? Quelle volonté politique la soutient? Quelle philosophie de l’ordre républicain? Ici encore, soulignons-le, cette répression agressive souvent incompréhensiible a radicalisé et durci le mouvement des Gilets Jaunes, au départ spontané, populaire et très majoritairement pacifique. Elle a conduit aux émeutes du 20 mars 2020 sur les Champs-Elysées… 

Photo: Norbu Gyachung. Unsplash.

Dans quelles situations les forces de l’ordre doivent-elle être autorisées à agir brutalement? Qui en décide sur le terrain? Au niveau politique? Quand et comment doivent-elles utiliser certaines armes (lacrymogènes, grenades de désencerclement, balles en caoutchouc…)? Faut-il faire usage de certaines techniques d’intervention d’immobilisation et lesquelles? Faut-il publier les images des policiers en action et désigner leurs brigades afin de les contrôler? Tous ces questionnement méritent réflexion, enquêtes, réponses, discussions citoyennes et politiques… On se souvient du débat de mai-juin 2020 sur la “prise d’étranglement”, dont le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner avait demandé l’interdiction. Ou encore de la “loi pour une sécurité globale” voulue par le ministre de l’Intérieur Gérard Darmanin, mise en oeuvre en mai 2021, qui prévoyait d’interdire de diffuser les images des forces de l’ordre en action (article 24), ce qui constituait une atteinte sans précédent à la liberté de la presse – un article heureusement retoqué à l’Assemblée.

 

Après la pétition pour la dissolution des BRAV M, quatre associations (Les chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), la Ligue des droits de l’homme (LDH), le Syndicat des avocats de France et le Syndicat de la magistrature) ont déposé le 29 mars devant le Conseil d’Etat un référé exigeant que le port du “référentiel des identités et de l’organisation” ou RIO, un matricule composé de 7 chiffres et permettant d’identifier policiers et gendarmes pendant les interventions de maintien de l’ordre, soit rendu effectif – alors que son port n’est toujours pas systématique… peu s’en faut. “Les témoignages, les images et les rapports abondent ces dernières semaines pour démontrer un manque de rigueur dans le port du “RIO“, écrivent les associations dans leur référé. Malgré le fait qu’il soit obligatoire depuis 2013, il est souvent peu visible voire masqué, et les agents et agentes sont parfois même cagoulés.” Ils ajoutent: “Ce manquement participe à entretenir un sentiment d’impunité dans l’exercice d’une violence abusive et illégale, dont ont encore récemment fait preuve des membres des forces de l’ordre. Cette situation est incompatible avec l’Etat de droit et abîme le rapport entre les citoyens et citoyennes et leur police.”

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“Punir et réprimer plutôt que contenir et éviter l’affrontement”

Depuis plusieurs années, des suites de nombreux excès de violence, abus de pouvoir et bavures initiées à l’ère Sarkozy, une nouvelle conception de la police et du maintien de l’ordre se dessine défendue au sein des collectifs citoyens et militants, dans le film et les tribunes de David Dufresnes (“Police partout, images nulle part”, 11/11/20, Libération), comme par des sociologues de terrain spécialisés. C’est ainsi que dans “Politiques du désordre, la police des manifestations en France” (Seuil. 2020) Fabien Jobard et Olivier Fillieule reviennent sur la répression brutale de la manifestation anniversaire, pacifiste, du mouvement des Gilets Jaunes du 16 novembre 2019 à Paris. Charges violentes, gaz lacrymogènes, grenades de désencerclement, le bilan sera lourd: 140 personnes blessées, 29 traumatismes crâniens, 13 évacuations vers les Urgences. Pour les deux sociologues, la nouvelle politique policière désormais à l’œuvre face aux manifestations est clairement affirmée ce jour-là: il s’agit de “disperser et de punir les manifestants” – dont c’est souvent le dernier mode d’expression politique – plutôt que de “maintenir l’ordre” en canalisant les manifestations sans les provoquer tout en surveillant les débordements…

“Punir et réprimer plutôt que contenir et éviter l’affrontement”. C’est là, constatent les deux sociologues, la nouvelle politique de répression ouverte, en rupture avec la doctrine de “maintien de l’ordre” et de pacification des rues mise en place après mai 1968 – celle développée à l’époque dans la lettre du préfet Grimaud.

 

Dans “De la police en démocratie” (Grasset 2016), après plusieurs années de travail de terrain et d’études comparatives avec les polices européennes, le sociologue Sebastian Roché montre comment les gouvernements successifs – Sarkozy, Hollande, Macron –  n’ont hélas pas su faire prendre à la police française le tournant démocratique et pacificateur et le retour à une police de proximité qu’on peut observer dans les grands pays voisins: Angleterre, Allemagne, Suède, Danemark…

 

Comment ont-ils fait ces Européens? En se focalisant sur l’aspect serviciel de la police – l’idée même de la police implantée –, dans la perspective d’aplanir les différents, maintenir une cohésion sociale, d’arrêter les délinquants, une “mission menée sans confondre, force et autorité” nous dit Sebastian Roché – c’est-à-dire en utilisant la violence “en dernier recours.” Dans ces pays, la “fermeté” ne signifie pas violence, il n’est plus acceptable que la police se montre brutale dans ses interventions – comme elle peut le faire sans problème en France, où l’emploi de la force est considérée comme étant son privilège. Sa prérogative, autorisée à tout moment.

 

Ce dont elle use facilement, et parfois abuse – comme le révèle de nombreuses vidéos – cela sans que, trop souvent, l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) punisse les coupables. L’idée d’un “ordre juste”, avancée par des socialistes comme Lionel Jospin, paraphrasant Albert Camus – “Quand il y a la justice, l’ordre arrive” – revient dans les discussions de fond sur les missions d’une police républicaine et protectrice, appuyée sur une proximité recherchée, régulée par une IGPN indépendante, dont le pays a le plus grand besoin. Rappelons qu’en juin 2017, le baromètre Fiducial/Odoxa, diffusé par Le Figaro, révélait que 84% des Français étaient favorables à la police de proximité et considéraient cette mesure “efficace pour renforcer la sécurité dans les quartiers”. Sic.

 

Laissons Sébastian Roché, qui a protesté dans Le Monde du 23 mars contre l’absence de visibilité du RIO dans les manifestations contre la réforme des retraites, apporter quelques idées, mûries par son expérience de terrain, à ce que pourrait être une nouvelle politique de la “police-service public”, à l’image des autres pays européens: “La finalité des polices dans les démocraties ne devrait pas être de faire régner un ordre. L’ordre devrait, en réalité, n’être qu’un moyen. Mais un moyen de quoi? Les agents ne forment pas une armée face à un adversaire – même si certains responsables aiment à les caricaturer ainsi. La mission éminente des polices est de produire de la certitude et de la confiance en défendant des normes et des valeurs supérieures et, ainsi, de contribuer à la cohésion sociale” C’est la définition même d’une police républicaine.

 

Le sociologue ajoute, non sans pessimisme: “Toute démocratie a besoin d’une police, et réciproquement la police a besoin que les citoyens la soutiennent, qu’ils la considèrent comme ‘leur police’. Mais les gouvernements français ont trop peu soutenu la transformation des forces de l’ordre en service tourné vers le public et soucieux de l’égalité de tous les citoyens, en particulier des minorités. Nos grands voisins européens sont bien meilleurs que nous sur ces points. Les conséquences sont lourdes sur notre sol, au moment où la confiance est particulièrement nécessaire…”

 

La confiance en la police, c’est accepter une autorité légitime. En effet, “là où la violence est employée, l’autorité proprement dite a échoué”, constate Hannah Arendt dans un texte célèbre de 1958. Elle veut signifier que la véritable autorité politique n’a pas besoin d’une police répressive, agressive, insultante. Son autorité doit avoir été acceptée et respectée par la majorité des citoyens, cela du fait de la bonne politique des leaders élus comme de la conduite exemplaire de sa police – une force efficace mais contenue, dissuasive et pacificatrice, violente en dernier recours. Dans une démocratie républicaine, l’autorité doit être reconnue mais non subie, fondée sur un consensus citoyen approuvant les avantages et les désavantages de l’ordre et l’attitude de “sa” police. On parle alors, comme l’analyse Max Weber, d’une “autorité légitime”, une notion visiblement mal comprise par Gérard Darmanin. Le ministre de l’intérieur défend, lui, “la violence légitime” de la police sans sembler comprendre que toute violence incontrôlée, injustifiée, comme on en voit trop depuis longtemps, érode gravement la légitimité de l’autorité politique et des policiers eux-mêmes… et finit pour favoriser les émeutes et les explosions de colère…■

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Frédéric Joignot, journaliste, romancier, essayiste. Dernier ouvrage: L’Art de la ruse (Tohu Bohu, 2018).

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