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LA VOLUPTÉ,

JEU DE BALANCE

 

Libres propos de Georges Marbeck

avec Malcolm de Chazal, de l’Océan Indien.*

 

Albert Cuyp, The Negro Page, c. 1652. Huile sur toile, Royal Collection, Windsor, UK.

 

En 2016, le mot "nègre" a dû être retiré d'un tableau du palais de Kensington avant le dîner du président Obama avec les membres de la famille royale. Dans ce cafouillage de dernière minute, une plaque aurait été retirée du tableau intitulé “The Negro Page” et une plante en pot aurait été mise en place pour combler l'espace vide.

“T’ES BONNE TOI!”

QUE DIRE AUX BLANCS QUI DISENT

“ON NE PEUT PLUS RIEN DIRE” ?

Maxime Cervulle

Robin DiAngelo a connu une jeunesse pauvre, cela l’a poussé à rompre le silence sur les différences sociales. Devenu sociologue, elle a beaucoup enquêté sur le privilège d’être Blanc et découvert qu’il est très difficile pour un Blanc de se dire raciste et de questionner son statut, alors même que le racisme reste profondément ancré dans nos sociétés occidentales. C’est ce qu’elle appelle “la fragilité blanche” dans un ouvrage best-seller aux Etats Unis qui vient d’être traduit aux éditions Les Arènes. Dans la préface de l’ouvrage, Maxime Cervulle répond aux critiques adressées à ce constat et demande: “Que faut-il donc dire aux Blancs pour qui la seule évocation d’un racisme persistant est exagérée ou serait du “racisme à l’envers”, ce qui paralyse les discussions urgentes à engager pour vivre dans une société moins étouffante?”

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“On ne peut plus rien dire.” À n’en point douter, cette formule vous est déjà familière. Elle exprime le sentiment inédit de dépossession qu’éprouvent certaines personnes lorsque leur mode d’expression, leur ton, les implications politiques ou le caractère blessant de leurs propos sont remis en cause. Elle signifie que celui ou celle qui la prononce refuse toute réflexivité quant à sa position d’énonciation, à son discours ou à leur portée. Elle vise à désamorcer la critique et à déclarer inacceptable la contestation du propos tenu. La formule revient très régulièrement dans les discussions relatives au racisme. Quiconque a qualifié une prise de position ou un discours de raciste s’est cogné au mur que dresse cette phrase. Mais qui est ce “on” dont on prétend qu’il ne peut plus rien dire? Et qu’est-ce qu’il ne peut plus dire, exactement?

Dans les interactions ordinaires comme dans l’espace public médiatique, la dénonciation du racisme se heurte régulièrement au déni ou à la minimisation. C’est tout particulièrement le cas lorsqu’elle est portée par des personnes perçues comme non-Blanches. Dire que la société française reste empreinte de racisme, comme ont pu le faire le journaliste Harry Roselmack, l’éditorialiste Rokhaya Diallo ou encore le footballeur Lilian Thuram, expose presque irrémédiablement à un renversement: ceux et celles qui portent la critique en deviennent l’objet, accusés à leur tour de racisme. Leur point de vue sur le monde qui les entoure, leurs expériences, leurs analyses et leur sensibilité sont réduits au silence sous peine de faire l’objet d’une vive désapprobation médiatique et politique. En outre, rares sont celles et ceux qui ont l’opportunité de livrer un tel point de vue publiquement: l’accès des médias français aux minorités ethnoraciales est rare, trop rare, aussi bien du côté des journalistes que de celui des sources sur lesquelles elles et ils s’appuient. Dans son baromètre de la diversité à la télévision, le Conseil supérieur de l’audiovisuel relève par exemple que le nombre de “locuteurs“ perçus comme non-blancs dans les programmes d’information est particulièrement faible: en 2018, ils sont 13% dans les journaux télévisés et 16% dans les magazines et documentaires (1).

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Dire que la société française reste empreinte de racisme expose presque irrémédiablement à un renversement: ceux et celles qui portent la critique en deviennent l’objet, accusés à leur tour de racisme.

L’argument “on-ne-peut-plus-rien-dire” relève lui aussi d’une inversion. Ce “on” désigne irrémédiablement le camp de celles et ceux dont l’accès à la parole et à la représentation n’est pas entravé. L’usage du “on” marque une universalisation abusive des conditions d’expression: la partie la mieux lotie se prend pour le tout et regrette un temps où la suprématie de sa parole, quand bien même celle-ci aurait été maladroite, voire franchement offensante ou injurieuse, ne pouvait pas lui être reprochée. Dire qu’on ne peut plus rien dire, c’est exprimer la nostalgie d’un temps où les minorités ne pouvaient pas répondre – du moins pas publiquement, du moins pas en étant écoutées. Pour celles et ceux qui sont habitués à s’exprimer à tort et à travers, c’est la possibilité de faire librement du tort et de parler de travers qui est amèrement regrettée. Pour d’autres, il s’agirait plutôt d’une réaction à l’embarras et à l’anxiété que provoque l’évocation du racisme dans une conversation. Souligner le fait que la position d’un locuteur n’est pas universelle mais qu’elle est socialement située (que l’on parle depuis une certaine inscription dans les rapports sociaux), faire remarquer que lorsqu’on ne vit pas les discriminations et la violence du racisme au quotidien, on dispose parfois d’une plus grande aisance à prendre la parole et à la conserver, ou simplement faire part d’une analyse quant aux multiples manières dont se manifeste le racisme: voilà qui semble franchement insupportable à qui préfère ne pas voir ni savoir l’histoire et l’actualité du racisme. Dans de telles interactions, il arrive fréquemment que des personnes vues comme blanches, ne se trouvant pas dans la nécessité de penser un racisme dont elles ne subissent pas les effets, détournent la conversation. Pour ces dernières, il ne s’agit plus alors de parler du racisme, de son fonctionnement ordinaire et de ses conséquences sur la vie de ses principales victimes, mais d’imposer comme sujet de préoccupation central l’inconfort que génère un tel échange.

 

Une telle hypersensibilité aux discussions sur le racisme participe de

l’occultation de son caractère structurel. Loin de se réduire à de seules atteintes symboliques (l’injure ou le stéréotype), le racisme constitue d’abord un système d’inégalités très matérielles: répartition asymétrique des ressources économiques, division raciale du travail, ségrégation spatiale, accès différencié à la justice, discriminations à l’emploi et au logement. L’offense symbolique, et temporaire, ressentie par celles et ceux qui vivent toute conversation sur le racisme comme inconfortable n’est rien en comparaison du racisme structurel. Que faut-il donc dire à ces personnes à qui la seule évocation du racisme est insupportable et qui, parfois malgré elles, freinent les discussions pourtant urgentes qu’il nous faut engager pour mieux le comprendre et donc mieux le combattre? Le livre de Robin DiAngelo, Fragilité blanche, vise précisément à répondre à ces questions. 

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La population la mieux lotie se prend pour le tout et regrette un temps où la suprématie de sa parole, quand bien même celle-ci aurait été maladroite, voire franchement offensante ou injurieuse, ne pouvait pas lui être reprochée.

Bien qu’il soit inspiré par les travaux de recherche anglophones en sociologie du racisme, en Critical Race Theory et en Critical Whiteness Studies (2), l’ouvrage relève moins de la littérature scientifique que du guide de pratiques d’éducation antiracistes dans une société structurellement raciste. DiAngelo y identifie les différentes manières par lesquelles les personnes perçues comme blanches nient les manifestations du racisme ou refusent de questionner leur contribution à sa reproduction. Elle décrit ainsi l’un des paradoxes de l’identité blanche: le fait que le pouvoir lié à cette position dérive de l’ignorance et de la fragilité.

L’ignorance se loge au cœur des identités blanches, en ce que celles-ci sont caractérisées non par l’affirmation d’une quelconque identité raciale, mais précisément par la revendication d’universalité, le refus de se laisser enfermer dans une quelconque “case”, et l’occultation de la particularité de la position occupée au sein d’une société traversée par des normes raciales implicites. Si dans l’ouvrage cette expérience repose exclusivement sur un contexte nord-américain, elle s’applique particulièrement dans le cas français, en raison de la centralité de l’universalisme républicain. En d’autres termes, être Blanc signifie avant tout ne pas savoir qu’on l’est, c’est-à-dire ignorer la particularité de sa position sociale.

 

 

La fragilité constitue quant à elle un mécanisme de défense permettant de refuser d’endosser le costume du dominant et ainsi de profiter, sur le plan rhétorique, d’une position imaginaire de victime. La fragilité blanche qu’expose DiAngelo peut être plus ou moins inconsciente ou tactique selon les cas. Lorsqu’elle relève de l’automatisme, elle exprime une dissonance cognitive: la tension interne que génère la confrontation entre des systèmes de valeur radicalement opposés. Difficile, par exemple, d’adhérer pleinement à la méritocratie, si le monde social distribue inégalement les chances. Ignorer le racisme structurel permet de continuer à croire en l’idée du “mérite individuel.” Aussi toute argumentation visant à démontrer la nature systémique du racisme soumet-elle ses bénéficiaires à une remise en question. Si le racisme est structurel, qu’en est-il de ma situation? Cela signifie-t-il que mes mérites personnels doivent être minimisés? Ai-je profité des avantages qu’un tel système confère à celles et ceux qui sont perçus comme Blancs? Parfois, la fragilité blanche se fait plus stratégique.

 

De passage pour quelques jours sur l’île de la Réunion, je décide d’aller prendre du bon temps à la Souris Chaude, la seule plage dite naturiste de ce département d’outre-mer. J’avais découvert ce lieu avec bonheur lors d’un précédent séjour il y a une dizaine d’années. On me dit que par un retour d’ordre moral d’un autre âge, les autorités locales veulent interdire la nudité intégrale sur ce site et que la police y fait parfois des descentes. Je prends tout de même le parti d’y aller. Arrivé sur place, je vois quelques baigneurs dans le plus simple appareil. Je m’installe sur le sable d’une petite crique et, nu comme au paradis, je vais m’ébrouer dans l’océan. C’est alors que je vois aborder la chaloupe d’un voilier au pavillon de l’île Maurice. Aidé par deux rameurs, un étonnant personnage en descend. Il est en costume cravate, coiffé d’un chapeau de feutre. Il va s’asseoir à l’ombre d’un arbuste, sort de sa poche un petit cahier, un stylo, et se met à écrire. Cette silhouette me rappelle quelqu’un. Sorti de l’eau, je reste un long moment à me prélasser dans la douceur du soleil matinal. Assis face à l’horizon, l’homme en costume est toujours là, le stylo à la main, tantôt rêveur, tantôt en train d’écrire. Son nom me revient à l’esprit comme une révélation. C’est bien lui, Malcolm de Chazal, le penseur poète mauricien de langue française, vu comme un génie par André Breton au temps des surréalistes. Je décide d’aller discrètement le saluer. Il m’accueille avec courtoisie, pose son stylo, et une agréable conversation s’engage.

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Georges Marbeck: Ah! l’écriture, quand elle vous tient…

Malcolm de Chazal: J’ai commencé tout d’abord pour m’amuser à écrire sur des questions économiques. Puis il y eut une cassure. Je me trouvais à un bal à Rose-Hill, faisant la cour à la femme d’un directeur de banque. Mais j’étais moi-même poursuivi par une jeune fille. Celle-ci voyait mon jeu. À la fin du bal, le champagne fut servi. Je dis simplement ceci: “Le mariage est une loterie”… Lorsque je suis revenu chez moi, un peu saoul, je consignai cette pensée dans un petit carnet rouge. Cette réflexion fut la naissance de nombreuses autres pensées qui furent publiées en plusieurs volumes.

 

Georges Marbeck: Ici, c’est le nu qui vous inspire.

Malcolm de Chazal: Le Nu dans l’absolu est le Plein et le Creux absolus dans l’absolue perfection de l’emboîtement, ne laissant un vide psychique nulle part... Se régénérer, c’est “s’anuder” de plus en plus afin de ressembler de plus en plus à notre Créateur... La peau est la main courante du plaisir, dont chaque pore est un échelon de l’escalier en volutes des voluptés... Les seins sont un diminutif de la hanche; la bouche est un sexe au ralenti; les bras sont des cuisses en plus petit... et ainsi indéfiniment du corps humain. Le corps humain est une succession infinie de sandwichs charnels, vus sous une infinité de faces.

 

Devant nous, un couple nu, allongé sur le sable. Tous les deux sont de sang mêlé, elle à l’indienne, lui à l’africaine. Ils s’enlacent, et s’embrassent voluptueusement. Nous les caressons du regard.

 

Georges Marbeck: Le Créateur est passé par là.

Malcolm de Chazal: Le baiser finit en pointe d’aiguille, et la volupté en éventail. Le baiser est une flèche, la volupté est un jet d’eau… le baiser est un jeu de bascule, et la volupté est un jeu de balance, le premier nous donnant le vertige en hauteur, et le second nous le donnant dans tous les sens. La volupté est partout dans le corps, en même temps, et nulle part à la fois, comme la matière est dans le fini tout comme dans l’éternité…

 

Georges Marbeck: Oui, parlons de la volupté. Par les temps qui courent, on ne parle que du sexe, comme on parle du foot, en termes de performance, de course au pied.

Malcolm de Chazal: La volupté met le corps en court-circuit. Dans la volupté, on sent ses orteils dans la tête, sa propre bouche un peu partout dans le corps, les genoux à la place des épaules, et les épaules dans les cuisses, les bras ayant entre-temps passé tout entiers dans le torse; et l’on chercherait vainement la place des reins: comme un bateau sans gouvernail, ils naviguent un peu partout dans le corps. Par le prodigieux déplacement de nos facultés sensorielles, que suscite la volupté – ce tremblement de terre charnel qui enchevêtre nos nerfs, prive nos sens de boussole, et nous ôte notre nord véritable – par ce déplacement de nos facultés sensorielles, la volupté fait pour un temps de notre corps tout entier un chaos, mettant en nous cette sensation confuse que doit éprouver l’enfant qui naît... la volupté, c’est tous nos sens en faisceau autour de la tige du temps... Suprême forme de plaisir.

 

Georges Marbeck: On nous attribue cinq sens. N’y en a-t-il pas un sixième que révèle justement la volupté?

Malcolm de Chazal: Dans la volupté, les cinq sens descendent dans le corps, laissant le sixième sens seul garder l’esprit. Si tout homme ne possédait pas à un certain point un sixième sens, le cerf-volant de l’esprit briserait ses amarres dans la volupté, l’esprit s’arracherait de terre et l’homme mourrait dans le spasme.

 

Georges Marbeck: Il y a là comme un effet de l’énergie cosmique.

Malcolm de Chazal: La volupté est le seul moment où l’âme se retourne dans le corps pour contempler le corps en face, et lui insuffler dans un regard ces éléments de joie universelle sans quoi la volupté ne serait rien... ce “retournement” de l’âme dans le corps psychique qui mettra le corps physique en délire, de ce retournement, la volupté puise toute son essence – frôlements de deux corps mêlés en nous, d’où gicle la caresse.

 

Georges Marbeck: Il y a de quoi nous donner le vertige.

Malcolm de Chazal: Normalement, l’homme se sent propriétaire de son cerveau, locataire de son corps, et sous-locataire de sa face... La volupté bouscule toutes les lois de vie. Dans la volupté, notre esprit ne nous appartient plus, nous “possédons” notre corps à plein et notre visage n’est “plus”, s’étant volatilisé dans le ciel de l’âme... Après la volupté, quand l’homme revient à lui, le premier “fait” post-volupté sera pour lui de retrouver sa face. La volupté est une syncope de la tête, et une totale “vie” du corps – comme une mort-naissance couplée dans l’absolu. 

 

Georges Marbeck: En fait c’est un transport en apesanteur qui nous arrache à la gravité, à la lourdeur terre à terre du quotidien.

Malcolm de Chazal: La volupté est une sensation de volume d’où est absente la notion de poids, comme le couteau de la balance dont la pointe acérée porte tout le poids du balancier, mais dont l’effet de levier des deux côtés des bras est si grand, que le couteau sentira toujours un effet de volume et non son point de poids, comme s’il portait deux ballons au bout de ses deux bras inexistants, ou tel l’équilibriste, oubliant le poids de son corps par la magie de ses mouvements, se sentira par moments tel un volume “balançant” deux autres volumes d’“égale force” au bout de ses deux bras aériens; et telle aussi la planète, tellement balancée dans l’espace, qu’elle ignore tout de son poids, et ne se voit que tel un volume flottant dans l’éther. Et tel enfin l’Univers tout entier ne pèse rien dans la main de Dieu.

 

Georges Marbeck: Que nous soyons homme ou femme, c’est la même échappée sidérale.

Malcolm de Chazal: La femme dans la volupté éprouve une sensation de chute, et l’homme y éprouve une sensation de monté… “Danse de corde” spirituelle: l’âme de l’un avançant sur le corps de l’autre, comme sur une corde tendue au-dessus du vide de son propre corps dilué, avec le temps pour balancier… Nous croyons posséder une femme, tandis que nous sommes possédés par la volupté, ce coup de foudre spirituel traversant notre électrode de vie – la femme n’étant ici que le côté “terre” de cette “électrocution” charnelle.

 

Georges Marbeck: Rien à voir dans le vibrato extatique de l’absolu plaisir avec le sexe tel qu’on le montre.

Malcolm de Chazal: L’instinct de volupté est vierge, même si le sexe ne l’est pas, parce que la volupté toujours repart à neuf, même chez les plus basses prostituées. Dans le tréfonds du sexe réside l’impollué, parce que la volupté est le plus haut et le plus parfait des dons de Dieu.

 

À ce moment, un bruit nous fait sursauter: la sirène d’un fourgon de police que l’on voit apparaître en haut du chemin. Les quelques baigneurs présents se précipitent sur leur maillot. Malcolm de Chazal reste seul, rêveur, sous son arbuste.

Codex des Biais Cognitifs. Liste des Biais Cognitifs: Wikipedia 2016.

Modèle Algorithmique: John Manoogian III (jm3), Modèle Organisationnel: Buster Benson.

Elle exprime alors la volonté explicite de conserver un ordre social inégalitaire, dont on se satisfait. L’ouvrage de Robin DiAngelo n’est pas sans rappeler les travaux de la sociologue Ruth Frankenberg qui portent sur la manière dont les femmes blanches britanniques s’accommodent de l’inégalité raciste et bricolent une identité paradoxale, connotée à la fois comme positive et “racialement neutre (3).” Comme Frankenberg, DiAngelo s’intéresse aux effets du racisme structurel sur les individus qu’il avantage plus ou moins directement, aux types d’affects, de sensations ou de subjectivités qu’il engendre. Le livre évoque aussi le célèbre texte de Peggy McIntosh, White Privilege, dans lequel sont égrenés une série d’avantages que confère le racisme structurel aux individus qui sont reconnus comme Blancs:

pouvoir bénéficier de diverses formes de gratifications matérielles directes ou indirectes, pouvoir se faire entendre, pouvoir agir sans que sa conduite soit interprétée en référence à sa couleur de peau (4)... Des textes comme ceux de DiAngelo, de Frankenberg ou de McIntosh donnent à voir la construction sociale de la blanchité. Le concept de blanchité désigne à la fois l’idéologie raciste qui associe la blancheur de la peau à la pureté, la neutralité ou l’universalité, et le bénéfice matériel de l’inégalité pour celles et ceux qui sont vus comme Blancs. Une telle démarche présente plusieurs intérêts. Elle permet d’abord de compléter la réflexion sur le racisme en interrogeant non seulement le vécu des minorités, mais également celui du groupe en situation hégémonique. 

 

Le racisme est avant tout une relation, pour comprendre ses modalités de reproduction, il est donc nécessaire de rendre compte du versant blanc de cette relation. La démarche a ensuite pour avantage de décrire le fonctionnement d’une structure sociale raciste à hauteur d’individu, ce qui implique de recenser les pratiques par lesquelles l’inégalité se manifeste en actes. Penser la blanchité signifie enfin de considérer que le partage entre “Blancs” et “non-Blancs” est une ligne majeure de démarcation sociale. Cette ligne de démarcation est historiquement mouvante: la reconnaissance d’un groupe en tant que Blanc au sein d’une société donnée varie dans le temps (5). Cependant, pour arbitraire qu’elle soit, elle distribue néanmoins de façon inégale l’accès aux ressources et la capacité à faire valoir ses droits. La race, selon cette perspective, ne constitue donc en aucune façon une hypothétique catégorie biologique, mais un mode de segmentation des sociétés servant à légitimer un ordre inégalitaire. On parlera de rapports sociaux de race pour désigner cette relation antagonique entre deux groupes (Blancs et non-Blancs) qui, construits comme tels, sont à la base d’une stratification sociale. 

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Etre Blanc signifie avant tout ne pas savoir qu’on l’est, c’est-à-dire ignorer la particularité de sa position sociale. La fragilité constitue un mécanisme de défense permettant de refuser le costume du dominant et de profiter d’une position imaginaire de victime. 

Cet ouvrage états-unien est traduit en français dans un contexte de progression de la réflexion sur le racisme structurel au cours des quinze dernières années. En France, la réflexion sur ce sujet s’inscrit dans le temps long: des écrits de Frantz Fanon sur la manière dont le racisme marque le psychisme et les subjectivités aux textes de Colette Guillaumin sur l’idéologie raciste (6). Plus récemment, le bouillonnement intellectuel autour de ces questions (notamment porté par les travaux de Nacira Guénif-Souilamas, Véronique de Rudder, Norman Ajari ou Maboula Soumahoro, pour ne citer que quelques noms) a été concomitant d’un renouvellement de l’activisme antiraciste, qui s’est déplacé du terrain de la morale et du symbolique pour interroger la persistance d’un ordre raciste aux importantes conséquences matérielles. Cette émergence d’une pensée et d’une action antiracistes nouvelles, décidées à défaire l’emprise d’un système d’inégalités fondé sur un partage racial, a provoqué d’importantes tensions, discordes et dissensions. Elle a rencontré, et rencontre toujours, une forte opposition. Cette opposition émane aussi bien de courants réactionnaires (les nostalgiques du temps du racisme explicite et féroce) et conservateurs (les épris d’inégalité attachés à la conservation de leurs précieux avantages) que de certains pans de la gauche qui rencontrent les plus grandes difficultés à considérer le racisme comme un enjeu politique par-delà une vaine posture de droiture morale et la revendication d’un universalisme abstrait. Ce livre permet sans doute de mieux comprendre ce qui se joue dans ces débats: sur quelles failles et fragilités internes d’une pensée qui se veut progressiste l’antiracisme naissant vient appuyer. Gageons qu’il puisse aussi atténuer la rigidité de cette confrontation en donnant à celles et ceux qui luttent contre le racisme structurel quelques pistes pour savoir que répondre à qui prétend “ne plus pouvoir rien dire.” ■

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(1) Conseil supérieur de l’audiovisuel, La Représentation de la diversité de la société française à la télévision et à la radio. Bilan 2013-2018, rapport au Parlement, décembre 2018 (toutes les notes de la préface sont de son auteur). 

(3) Ruth Frankenberg, White Women, Race Matters: The Social Construction of Whiteness, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1993.

(4) Peggy McIntosh, White Privilege and Male Privilege: A Personal Account of Coming to See Correspondences Through Work in Women’s Studies, Working Paper, Wellesley, Center for Research on Women, 1988.

(5) Voir à ce propos les travaux de David Roediger (Working Toward Whiteness: How America’s Immigrants Became White, New York, Basic Books, 2005) ou de Nell Irvin Painter (Histoire des Blancs, Paris, Max Milo, 2019).

(6) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952 ; Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris/La Haye, Mouton, 1978.

 

 

Georges Marbeck a collaboré à la revue Recherches avec Michel Foucault et Gilles Deleuze. Il est l’auteur de Hautefaye, l’année terrible (Robert Laffont). Il a aussi publié L’Orgie, voie du sacré, fait du prince, instinct de fête, ouvrage de référence.

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